D’AUTRES SCENARIOS AU MOYEN ORIENT…

Par Simon Kruk, historien.

Le conflit israélo-palestinien ne fait plus recette.  L’Iran nucléaire ou pas, l’Arabie Saoudite contre les Frères Musulmans qui soutient leur renversement en Egypte, le rôle régional de la Turquie sunnite par rapport à un Iran chiite qui réclame aussi sa part du gâteau régional, les effets à long terme du « Printemps arabe » sont les nouveaux défis que doit affronter le Moyen-Orient. Mais surtout depuis la fin de la guerre froide Washington et Moscou ont compris que l’explication simpliste qui faisait peser sur l’antagonisme entre Israël et les pays arabes tout le poids des problèmes de la région était une fausse piste, bien pratique politiquement mais qu’ils ne peuvent plus utiliser. Ils n’en n’ont plus besoin. En Europe la réactivité a été beaucoup plus lente car ce Moyen Orient issu des arrangements géographiques et des trahisons politiques de l’après Première Guerre Mondiale était une construction européenne.

La naissance de l’Etat hébreu en 1948 suivi de la vague des réfugiés palestiniens étaient bien pratique pour tout justifier. Les puissances alliées vainqueurs contre la barbarie nazie soutiennent la jeune nation israélienne dans sa lutte pour l’indépendance. Cela leur permet de faire œuvre de réparation par rapport aux 6 millions de Juifs assassinées par l’Allemagne nationale socialiste. Les camps de concentrations et les ghettos n’étaient pas considérés comme des objectifs stratégiques donc n’intéressaient pas les Alliés. Quant aux réfugiés palestiniens qui font irruption sur la scène politique à la suite de la première guerre israélo-arabe de 1948, ils n’intéressent pas davantage, sauf si l’on peut s’en servir. Pour permettre à ce cynisme politique d’agir il ne faut surtout pas trouver de solution immédiate. Les Palestiniens sont une aubaine pour tous les acteurs de la politique internationale qui ne perçoivent le monde arabe qu’en fonction des enjeux géostratégiques des débuts de la guerre froide et à travers la manne pétrolière. L’activation permanente du problème palestinien a enfermé le monde arabe et Israël dans un terrible piège politique, a maintenu la région dans un sous- développement économique, une tension permanente pour justifier les ventes d’armes massives et le déclenchement de conflits encadrés et contrôlés. Dans le même état d’esprit l’Islam a été utilisé, radicalisé en fonction des besoins des Occidentaux pour lutter contre ce qu’ils nommaient le danger de l’expansion soviétique. A titre de mémoire on retrouve les mêmes erreurs occidentales lors de la montée d’Hitler au pouvoir en Allemagne en 1933. Les capitales européennes, y compris les américains n’ont rien fait pour empêcher le renforcement du régime nazi car il pouvait servir contre les Soviets. On connait la suite, la guerre avec 60 millions de morts.

Entre 1948 et 2010 aucune chancellerie de se préoccupait du caractère démocratique ou non des régimes arabes. Ce qui était important c’était ne rien faire qui puisse perturber la fourniture de pétrole et de gaz.

La mondialisation, le déclin des idéologies, le développement des moyens de communications, l’explosion des réseaux sociaux ont tout bousculé. Le fait de savoir que du pétrole et du gaz on en trouve en profusion contrairement aux affirmations de ces dix dernières années et  les évènements du Printemps arabe à partir de la fin 2010 ont tout changé. Les pays arabes confrontés à une grave contestation sociale et politique prennent enfin conscience que les solutions préconisées par les Occidentaux ne sont pas opérationnelles et que peut-être Israël n’est pas l’obstacle qui les empêche d’avancer. Cette thèse de l’empêcheur de tourner en rond israélien était avancée en permanence par tous les acteurs politiques qui commençaient une négociation pour soi-disant régler le problème. A partir du moment où cette approche stratégique n’a plus de sens les directions politiques de tous les régimes arabes protégés par l’Occident sont fragilisées.

.Les cris des manifestants de Tunis au Caire en passant par Sanaa sont identiques. Ils se réclament des mêmes valeurs pour lesquelles nous combattons depuis la révolution de 1789  la liberté, la démocratie, les droits de la femme.  Mais après des dizaines d’années  de violences, de corruptions il est difficile et laborieux de trouver comme par magie une sortie de crise immédiate où toutes les parties concernées puissent s’affirmer dans une posture positive. On le constate en particulier avec la  Syrie en guerre civile depuis plus de trois ans. Cette nouvelle construction est dans sa phase de démarrage, on creuse les fondations de l’autonomie politique, du rôle et de la place de la femme dans la société moyen-orientale. La géopolitique mondiale bouge en concomitance avec l’économie,  des pôles de puissances apparaissent en Asie, Afrique et sur le Continent américain. Le Moyen-Orient sera dans cette nouvelle configuration une zone économique et politique parmi d’autres sans focaliser toute l’attention mondiale et sans menacer la paix du monde.

De la sidération en géopolitique

Par Pierre Brunet, écrivain, humanitaire et analyste.

Vladimir Poutine n’est pas un démocrate, et un certain nombre de journalistes, en Russie, ont payé de leur vie cette vérité. C’est un homme capable de cynisme, jouant de la brutalité comme du populisme, et dénué d’empathie, à l’image de Sergueï Lavrov, son formidable ministre des affaires étrangères. Vladimir Poutine est un homme dangereux, très loin de l’image de l’ancien officier du KGB au front bas que l’on nous sort à toute occasion ; un joueur d’échec doublé d’un judoka, c’est à dire un redoutable tacticien, et un opportuniste déterminé. Le dirigeant du plus grand pays du monde, qui n’hésite pas à passer à l’acte.

Toutes ces évidences devraient nous pousser à chercher à comprendre sincèrement les racines de la crise en Ukraine. Tout simplement parce qu’il s’agit d’une crise grave, tectonique, dangereuse, et qu’on ne peut surmonter un danger à l’aide d’idées reçues, de préjugés au rabais, ou de peur refoulée.

Car il s’agit pour beaucoup de cela dans l’attitude occidentale face à la Russie, dans la crise ukrainienne : peur refoulée et sidération.  La détestation unanime de Poutine, le rejet de sa personne comme de la moindre de ses décisions, surgissent de la peur qu’il nous inspire, peur que nous ne lui pardonnons pas. Parce qu’il passe à l’acte. Parce que la Russie, qui reste, bien qu’on ait voulu l’oublier, une grande puissance militaire, passe à l’acte. Pas au loin, en Asie centrale ou en Afrique, mais tout près, en Géorgie en 2008, maintenant en Crimée, et demain… Et cela nous sidère, nous qui avions prévu de ne plus connaître le danger, la menace, la brutalité des armes, la violence du monde. Nous l’avions prévu, nous faisions depuis si longtemps comme si la guerre, la vraie, celle qui peut nous atteindre, n’existait plus, et nous avions pris l’habitude de nous payer de mots puis, quand elle s’approchait, de la contenir dans un enclos de barbarie gardé par des casques bleu, comme pendant la longue guerre en ex-Yougoslavie. Mais la guerre en ex-Yougoslavie n’impliquait sur le terrain aucune grande puissance militaire en tant que telle… Et voilà que ce que nous n’avions pas prévu vient s’inviter à nouveau dans notre histoire.

Nous voilà donc sidérés et apeurés, et nous cherchons à rejeter cette peur en rejetant en bloc les motivations de ceux (et surtout de celui), qui sont passés à l’acte.

La peur n’est pas illégitime, mais elle doit nous servir. A aiguiser notre lucidité, d’abord. Pour comprendre ce qui se passe réellement. Pour ne pas subir le conflit et ses conséquences. Poutine est devenu, dans l’esprit de beaucoup de commentateurs, l’arbre qui cache la forêt. Mais derrière Poutine, c’est la Russie que nous devons percevoir (80% de l’opinion publique russe lui est favorable, selon un récent sondage auprès des Russes), dans ses sentiments (et oui, les sentiments ont leur importance en géopolitique), ses raisons et ses intentions. Et quelles sont-ils ?

  • L’attachement viscéral, historique, culturel, à l’Ukraine.  La nation russe s’est construite, dès le 9ème siècle, autour de Kiev, là où les Slaves de l’Est se rassemblent dans un état appelé Rus, autour de leur premier prince. Depuis l’Ukraine (qui signifie « marche ») a toujours été un « vassal naturel » des empires russes et soviétiques. Les Russes vivent toute velléité de faire basculer l’Ukraine dans l’Union Européenne, ou, pire, l’OTAN, comme un arrachement et une injure insupportables. On peut contester ce sentiment, mais l’ignorer (ou faire semblant de l’ignorer) est une erreur et une faute, ca il est réel, partagé par la majorité de l’opinion publique russe, bien au-delà de la personne de Poutine. Cet attachement constitue l’essentiel de la part d’irrationnel qui, du côté russe, nourrit une colère qu’il faut comprendre si on ne veut pas qu’elle échappe à tout dialogue…
  • L’envers de cet attachement : la mémoire de la seconde guerre mondiale. Les Russes n’ont pas la mémoire courte. Eux n’ont pas oublié de que côté étaient beaucoup d’Ukrainiens lors de la seconde guerre mondiale. Disons-le simplement : du côté nazi. Il y a des raisons historiques à cela (notamment les famines organisées par les pouvoirs soviétiques), et il est exact que la propagande russe a surjoué la présentation des révoltés de Maidan comme une armée de néo-Nazis. Tous ceux qui ont affronté les forces de sécurité à Maidan n’étaient pas des néo-nazis, et il y a de nombreux démocrates ukrainiens qui ont pris des risques là-bas. Mais les partis néo-nazis ukrainiens, et en particulier « Svoboda » (devenu en 2012 la 4ème force politique du pays…) ont joué un rôle moteur et décisif dans la « révolution » de Maidan. Les médias occidentaux n’ont pas trop montré leurs brassards dont l’emblème hésite entre l’insigne SS et une svastika relookée…Cela devrait peut-être interroger ceux qui voudraient à tout prix que l’Ukraine se précipite vers l’Union européenne, sur la question de savoir si nous sommes vraiment sûrs que la majorité de l’opinion publique ukrainienne partage le cœur de valeurs humanistes censé constituer le fondement moral de cette Union. Rappelons, pour mémoire, que c’est en Ukraine que le nombre de victimes de la « Shoah par balles » est le plus élevé. Près d’un million et demi d’hommes, femmes et enfants qui ont été fusillées et enfouies dans des fosses, partout sous le sol ukrainien, avec le concours de supplétifs ukrainiens, et l’assistance de la population ukrainienne. Or, il n’y a en Ukraine aucun travail de mémoire véritable sur cet épisode de l’histoire assez récente du pays. Ni les autorités, ni l’opinion publique, ne semblent accorder d’importance aux évènements monstrueux qui s’y sont déroulés. Le seul monument existant à ce jour du massacre de 34 000 hommes, femmes et enfants en deux jours les 29 et 30 septembre 1941 au ravin de Babi Yar, à la sortie de Kiev, ne mentionne même plus, à ce jour, que ces personnes ont été assassinées pour le seul fait d’être juives.  Les Russes, qui ne sont pas exempts, loin de là, d’antisémitisme actif, n’ont pas oublié qu’ils trouvèrent des Ukrainiens en face d’eux, à Stalingrad et ailleurs, quand ils combattaient les nazis. Nous devons nous aussi retrouver la mémoire pour comprendre ce que voient ceux qui nous font peur actuellement – les Russes – quand ils regardent certains brassards ukrainiens.
  • L’importance historique et stratégique de la Crimée. La Crimée a été conquise par la Russie en 1774 sur les Tatars (en tatar « Qırım » voulait dire « ma colline »). Si ce n’est pas une terre russe depuis les temps immémoriaux, c’est un symbole d’une l’histoire impériale, renforcée par la farouche résistance soviétique lors du siège de Sébastopol du 30 octobre 1941 au 4 juillet 1942. Et ce d’autant plus que c’est à Yalta, sur la côte sud-est de la Crimée, que Staline partagea le monde avec Roosevelt et Churchill, en février 1945. Sébastopol, par ailleurs, qui abrite la flotte de la mer noire et détermine ainsi l’accès aux mers chaudes par le Bosphore de la Russie, ne peut pas être perdu, ou simplement vulnérabilisé. Tout pays a ses impératifs géostratégiques. Refuser de le comprendre relève de la mauvaise foi, qui n’est efficace en géopolitique qu’à très court terme.
  • La mémoire du Kosovo et de sa déclaration unilatérale d’indépendance du 17 février 2008, soutenue et préparée par les grands pays européens et les Etats-Unis, et validée par les Nations Unies. Barak Obama a beau déclarer que le Kosovo et la Crimée n’ont rien à voir, le fait est… que si. Et les Russes n’ont, encore une fois, ni oublié, ni pardonné. Souvenons-nous de la déclaration de Dmitri Rogozine, représentant de la Russie auprès de l’Otan, qui avait menacé, après la déclaration d’indépendance du Kosovo et sa reconnaissance par plusieurs pays européens : « Si aujourd’hui l’Union européenne adopte une position unie (sur la reconnaissance du Kosovo) ou si l’Otan dépasse son mandat au Kosovo, ces organisations vont défier l’Onu et nous allons alors, nous aussi, partir du fait que nous devons utiliser une force brutale qu’on appelle une force armée, pour qu’on nous respecte ».

Il faut ajouter ensuite la cohérence à la lucidité. Et les commentateurs occidentaux pêchent par incohérence, sur l’affaire ukrainienne. Viktor Ianoukovitch n’est plus le président légitime, dit-on. Fort bien, pourquoi pas, l’homme était une caricature d’autocrate corrompu et répressif. Mais il était le dirigeant légitime, du point de vue constitutionnel, de l’Ukraine. On peut choisir de dire que la constitutionnalité n’est plus la source essentielle, au regard des évènements, de la légitimité dans ce pays. Mais alors, elle ne l’est plus non plus en Crimée, et l’on ne peut y refuser à sa population en majorité russophone le référendum sur le rattachement à la Russie, au seul prétexte qu’il serait inconstitutionnel. C’est tout simplement incohérent. Par ailleurs, la majorité de nos intellectuels et commentateurs des affaires du monde soutiennent, depuis des décennies, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.  Alors pourquoi pas en Crimée ? En vérité, nous ne nous soucions plus de cohérence, parce que la détestation de Poutine, qui nous fait peur (avec juste raison) nous pousse à chercher, inconsciemment à le « faire disparaître » en rejetant tout ce qui apparaît comme venant de sa décision. Mais les Russes, eux, sont cohérents, et Poutine ne va pas disparaître rapidement.

Il faut enfin, s’agissant des décideurs politiques français, être conséquent avec sa position. Si nous nous tenons du côté des nouvelles autorités de fait ukrainiennes, face au « méchant » Poutine, et si nous considérons la Russie comme une puissance agressive et inquiétante, pouvons-nous, dans une forme de schizophrénie, continuer à honorer l’accord franco-russe signé en 2011 (après l’invasion russe de la Géorgie…), prévoyant la vente à la Russie de deux BPC (bâtiment de projection et de commandement) de la classe Mistral ? La vente de ces bâtiments va renforcer les capacités de projection de la Russie, et elle implique par ailleurs le transfert de certaines technologies militaires sophistiquées… Le premier BPC russe, le Vladivostok, qui doit être livré en octobre 2014, est en phase d’essais à Saint-Nazaire, et la France doit accueillir 400 marins russes pour les former (il semblerait que les autorités françaises, gênées aux entournures, retardent un peu leur arrivée…). Le deuxième, baptisé le Sébastopol (ça ne s’invente pas…), doit être livré d’ici l’été 2015. Si nous voulons être conséquents, alors il faut être courageux, assumer les conséquences financières et sociales d’une rupture de cet accord. Cela impressionnerait plus les Russes que nos déclarations, et nos gesticulations aériennes en Pologne (envoi de Rafales et de Mirage 2000 pour « patrouiller »…). Patrouiller quoi, d’ailleurs ? Qui peut croire que nous allons engager l’aviation russe pour la Crimée ou l’Ukraine, laquelle n’est pas membre de l’Otan, et donc pas liée à nous par le pacte de défense mutuelle ?

Alors que la situation dans l’est de l’Ukraine, s’aggrave d’heure en heure avec des affrontements armés dont nul ne peut mesurer les conséquences, il faut cesser de se payer de mots, car les mots eux-mêmes nous dépassent.  Entre la sidération et la gesticulation, il y a une troisième voie : comprendre ce que ressentent, pensent et veulent les Russes sur l’affaire ukrainienne. Y répondre clairement, sans préjugés ni caricature, en leur signifiant que nous comprenons leur position, même si nous la contestons. Entrer, au moment même où les armes commencent à parler sur le terrain et à provoquer des morts, dans un dialogue lucide qui sera difficile, tout en leur démontrant, en ne leur livrant pas de BPC, quel qu’en soit le prix, que nous sommes, nous aussi, calmement déterminés, cohérents, et conséquents.

« L’échec en Afghanistan », une contre-vérité

Par Pierre Brunet, écrivain, humanitaire et analyste.

Il est considéré comme un postulat indiscuté, et indiscutable, dans le milieu français des analystes des questions internationales et spécialistes en géopolitique, que l’intervention occidentale en Afghanistan, et spécifiquement l’engagement américain (incluant son allié britannique) et français, est « un échec ».

Pourquoi ? Parce que des soldats, notamment près de 90 Français, sont tombés en opération là-bas. « Là-bas », justement. « Pourquoi donc faisons-nous la guerre là-bas, une guerre qui ne nous concerne pas, où nous n’avons aucun intérêt à défendre, que des coups à prendre et des morts à pleurer, pour nous retirer ensuite sans avoir atteint le moindre résultat pérenne ? ». Telle est l’antienne qui court parmi les rédactions et sur les ondes.

Il se trouve que je connais un tout petit peu ce pays, pour l’avoir visité juste avant l’invasion soviétique, et pour y être retourné, bien plus tard (après le début de l’intervention occidentale) y effectuer une courte mission humanitaire. Et cela me pousse à m’écarter un instant du troupeau compact du conformisme intellectuel, et à me reposer les deux questions auxquelles tout le monde semble avoir apporté les mêmes réponses : pourquoi nos soldats se sont-ils battus en Afghanistan, et pour quels résultats ?

La France s’est engagée militairement en Afghanistan, d’une part pour être présente aux côtés des Américains, présence qui permettait de solder pour l’essentiel le lourd désaccord entre les deux pays manifesté au moment de l’intervention américaine en Irak en mars 2003, mais également afin de répondre à des enjeux dont notre sécurité au sens large dépend, ou dépendra demain. Quels sont-ils ?

  • Oter à Al Quaida pour un temps significatif (un temps qu’elle ne pourra rattraper, en d’autres termes) le bénéfice d’un sanctuaire. Une organisation terroriste déterminée à mener à bien une stratégie mondiale a besoin d’un sanctuaire. Pour former, entraîner ses militants, ses cadres et préparer ses opérations. Pour asseoir sa légitimité et sa gouvernance par la démonstration d’une emprise sur une terre. Le fait qu’il n’y ait pas eu d’attentat à grande échelle, depuis les attentats de Madrid de mars 2004 et ceux de Londres de juillet 2005 (menés et exécutés essentiellement par des éléments locaux, et non des « missionnaires » comme ceux qui ont perpétré les « hyper-attentats » du 11 septembre 2001), n’est pas l’effet d’une quelconque bienveillance, mais bien d’une « précarisation » physique et logistique de l’organisation. Le mouvement d’atomisation et d’autonomisation des multiples filiales d’Al Quaida est l’autre illustration de cette précarisation, qui n’est pas le résultat d’une stratégie, mais d’une adaptation aux circonstances. Et le retour des Talebans, qui va en effet se manifester de plus en plus au fur et à mesure du retrait des forces occidentales et surtout américaines, n’annonce pas une réinstallation rapide d’Al Quaida en Afghanistan. Le mouvement Taleban, initié et piloté à l’origine par les services secrets pakistanais (ISI), est un mouvement essentiellement pashtoun, avec un projet afghan (ou pakistanais pour la branche pakistanaise). Il a fallu du temps aux Talebans afghans, et des liens tissés à l’époque où les fondateurs et cadres historiques d’Al Quaida se sont battus aux côtés des moudjahidines afghans contre les soviétiques, pour accueillir et protéger sur leur sol la structure d’Al Quaida, dont le projet de djihad international n’était pas le leur. Et les Talebans afghans ont appris la leçon de l’intervention américaine en 2001, conséquences des attentats du 11 septembre, qui, coordonnée avec l’offensive de l’alliance du Nord du commandant Massoud tué par des kamikazes d’Al Quaida le 9 septembre 2001, deux jours avant ceux du 11, les a chassé du pouvoir : n’accueille pas chez toi qui t’apportera le déchaînement de la fureur étrangère…    Ceci est un résultat qui ne compte pas pour rien.
  • Stabiliser le voisin du Pakistan qu’est l’Afghanistan, et inversement. Le Pakistan, voisin intrusif (et frère pashtoun) de l’Afghanistan, est, rappelons-le, la seule puissance nucléaire militaire du monde musulman. Et ce n’est pas un pays stable, apaisé. Bien au contraire, c’est un pays travaillé par de nombreuses forces, souvent extrémistes, un pays qui doit composer avec, ou faire la guerre contre, ses propres Talebans. Un pays où la violence politique, interconfessionnelle, est à la fois endémique et explosive, un pays où l’assassinat de premiers ministres, de ministres et d’hommes politiques est une tradition, un pays où la corruption est systémique, et où les services secrets (ISI) sont un état dans l’état poursuivant ses objectifs et intérêts propres… Cette puissance nucléaire aux pieds d’argile, déjà obsédée par son voisin-ennemi (puissance nucléaire également) l’Inde, a-t’elle besoin d’un voisin afghan totalement abandonné au règne des seigneurs de guerre et mollahs talebans, dont la déstabilisation nourrirait et accentuerait sa propre tendance à la déstabilisation ? Non. Bien entendu, non. Il était, et il est de notre intérêt, de notre intérêt sécuritaire et stratégique, de stabiliser autant que faire se peut le voisin turbulent de la fiévreuse unique puissance nucléaire militaire du monde musulman. Ce qui stabilise, par l’effet d’un cercle vertueux, l’Afghanistan en retour. C’est ce que nos soldats ont participé à faire.
  • Stabiliser le voisin de l’Iran qu’est l’Afghanistan, et inversement. L’Iran, puissance nucléaire militaire en devenir – du moins tant que personne ne l’arrêtera – est l’autre voisin intrusif de l’Afghanistan. Celui-là est majoritairement chiite, alors que le Pakistan est majoritairement sunnite, mais sa volonté de puissance en fait, à terme, une menace régionale et internationale dont une partie de notre sécurité élargie dépendra au cours des prochaines décennies. L’Iran est en lutte avec l’Arabie Saoudite et les états du golfe pour la suprématie régionale et le leadership idéologique et spirituel, et l’Iran, sur son programme nucléaire à vocation militaire, joue avec les occidentaux un jeu de poker dangereux. Si le régime iranien devait faire face à une intervention occidentale ou israélienne, l’Afghanistan deviendrait immédiatement son arrière-cour. Depuis toujours, l’Ouest afghan (zone d’Herat), et le centre peuplé majoritairement d’Hazaras chiites, ont été des zones d’influence iranienne en terre afghane. L’influence iranienne est rarement constructive, depuis deux décennies. Il était, et il est de notre intérêt sécuritaire et stratégique, de stabiliser autant que faire cette arrière-cour. Ce qui stabilise également, par l’effet d’un cercle vertueux, l’Afghanistan en retour. C’est ce que nos soldats ont participé à faire.
  • Permettre aux enfants d’Afghanistan d’espérer en un avenir offrant autre chose que la guerre, l’ignorance et la misère. Parce que, nous le savons bien, c’est sur le terreau infertile de la guerre, de l’ignorance et de la misère que germe et prospère le désespoir. Depuis 1979, l’immense majorité des Afghans survivent malgré la guerre, l’ignorance et la misère. Et il y a une corrélation directe, concrète, pratique, entre l’ignorance et le maniement des armes, et entre l’espérance de vie et le désespoir. Laisser un pays se peupler de désespoir entre le Pakistan, l’Iran, la Russie et la Chine est le plus mauvais calcul géopolitique que l’on puisse faire dans cette région du monde. Or, s’il y a un domaine où les résultats, tangibles, concrets, démentent de façon spectaculaire le discours répété à l’envie de « l’échec en Afghanistan », c’est bien celui-là. Depuis 2001 et le début de l’intervention américaine puis occidentale en Afghanistan, jusqu’à aujourd’hui, l’espérance de vie y est passée de 47 à 62 ans pour les hommes et de 50 à 64 ans pour les femmes, grâce notamment à l’aide internationale que cette intervention a rendu possible, avec des erreurs, des problèmes et des défauts…Mais quand même. Et l’éducation ? En 2001, il y avait moins d’un million d’enfants scolarisés en Afghanistan, dont une poignée de filles. Aujourd’hui, on en compte plus de 8,3 millions d’élèves, dont 40% de filles. Plus de 14 000 institutions scolaires et éducatives ont été mises en place, après plus de 30 ans de conflits…

Il n’y a pas d’échec de l’intervention occidentale en Afghanistan. Les enfants afghans assis en classe aujourd’hui le savent, eux qui feront demain l’avenir de ce pays dont dépend une partie de l’avenir de notre sécurité élargie. Il ne reste qu’à le faire savoir aux Occidentaux. Et le récent premier tour des élections présidentielles afghanes, qui a connu un taux de participation de près de 60 % (contre 30% en 2009), sans qu’une action majeure ne soit venue troubler la consultation, a démenti tous les oracles du malheur. Un désir de démocratie a réussi à s’enraciner au royaume de l’insolence, à la faveur, entre autre, de la longue intervention occidentale. C’est l’espérance des Afghans, et notre intérêt.